Le bout du monde - 6 -

Publié le par Anthony

Bien des années avant que son petit fils ne souille sa première couche, quelque chose de moche cognait dans la tête de Guy. Un résidu en décomposition lui pourrissait la bouche. Il avait encore trop bu hier soir. Dans quel bar avait il finit cette fois ? Quelle catastrophe avait il encore déclenché ? Quelle femme avait fini la nuit dans ses bras balafrés ? Depuis son naufrage sur cette île paradisiaque, les nuits de débauches se succédaient. Mais depuis quand ? Combien de temps s'était écoulé depuis son accostage catastrophique, le visage brûlé par le sel et le soleil ? Les souvenirs de sa vie d'antan s'effritaient comme des feuilles sèches. Sa mémoire rongée par l'acide atmosphère de l'autre bout du monde.

Un zepplin éclipsa la lumière du jour. Il se redressa tant bien que mal sur ses cannes. De là où il avait atterri cette nuit, il pouvait embrasser la totalité de la baie. Du réacteur nucléaire tout de jaune vêtu, au vieux château perché, la ville s'étendait sous lui, encore endormie sous les effluves d'alcool de la veille. Elle se divisait en quartiers demi concentriques depuis le vieil édifice moyen âgeux jusqu'à sa source énergétique. Chaque quartier parlait d'une époque. L'endroit, entre ciel et mer abritait les naufragés depuis des années. Chacun se retrouvant dans le quartier qui lui parlait le mieux. Avec le temps les cultures s'hybridaient, invariablement le sang se mélangeait, immanquablement le sexe trouvait de nouveaux chemins aux coutumes ancestrales. Tous partageaient le même point commun : ils étaient des naufragés. Des naufragés rescapés et aussi amnésiques que des poissons rouges. Perdus dans une tempête, égarés dans les brumes nordiques ou mythiques, d'autres emportés par un triangle tristement célèbre.

Ici le temps n'avait pas la même prise qu'ailleurs. A l'autre bout du monde, il n'en faisait qu'à sa tête, ou bien à celle du client. Les uns vieillissaient vite pendant que  les autres semblaient sortir d'une cure de jouvence. Ici plus qu'ailleurs la théorie chère à Einstein prenait tout son sens. Quelques fois il arrivait pourtant que la frise chronologique suivent le même fil que dans nos salles de classes. Comme ce matin où Guy, de son perchoir, voyait quelques badots matinaux s'attrouper au bout du quai. Il descendit vers ce qui semblait être un nouvel arrivant. Si c'était le cas, il débalerait sa vie. Comme d'habitude il les saoulerait de souvenirs, de désir d'avenir et de retour. Peut-être repartirait-il comme d'autres pour sombrer sur les récifs de l'oubli. Mais sûrement resterait-il ici jusqu'à ce que son passé s'évanouisse. Quand Guy arriva aux bout de ses réflexions et du ponton qui l'avait vu un jour débarqué, le nouveau était là. Les vêtements en haillons, la peau brûlée, le corps et l'âme exténués. La dernière chose à laquelle il s'attendait de la part de cet inconnu, c'était bien qu'il se dresse d'un bond à sa vue, stupéfait et l'appelant "papa".

Publié dans Le bout du monde

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Charles 16/04/2009 15:38

Salut Anthony! J'ai enfin eu le temps de te lire! désolé pour le retard! c'est toujours aussi bien! je passe au suivant!